
Günther Lehmann et François Jourjon nous ont envoyé une boîte avec une proposition simple : tester, donner notre avis. À la fin de cet article, vous saurez si Rando au Pic des Neiges est la bonne idée cadeau pour un proche qui découvre la montagne, ou s'il vaut mieux passer votre chemin. Avis sans concession, mais sans procès non plus.
C'est au salon de l'hôtel Le Gai Soleil, à Chichilianne, au pied du Mont Aiguille, que j'ai sorti Rando au Pic des Neiges. Le décor était presque trop bien planté : 8 joueurs autour de la table, de 20 à 60 ans, avec des pratiques de la montagne très hétérogènes, du randonneur occasionnel aux pratiquants confirmés, et moi en tant qu'accompagnateur en montagne.
Nous avons joué une bonne heure et nous nous sommes arrêtés en haut du glacier, sans terminer la descente. Beaucoup de débats avaient émergé au fil des cartes, et le lever était prévu tôt le lendemain : nous avons préféré clore la partie là. C'est tout de même un signal à noter : huit joueurs adultes motivés, dans un cadre propice, et la partie peut s'étirer !
Soyons justes d'emblée : Rando au Pic des Neiges est un projet attachant et sincère. Conçu par Günther Lehmann et François Jourjon (ce dernier étant l'auteur du blog Randonner Malin et accompagnateur en montagne), le jeu est le fruit de plusieurs années de travail et d'un financement participatif. Testé et approuvé par la FFRandonnée, il se présente comme une initiation pédagogique à l'univers de la montagne, au respect de la nature et aux bonnes pratiques de sécurité.
La fabrication française est revendiquée, le matériel est de bonne facture, le plateau est joliment illustré, l'univers visuel cohérent. L'objet a une âme.
L'ambition est claire et louable : faire entrer la montagne dans le salon, transmettre des connaissances, partager des valeurs. Dans un refuge un soir de pluie, en colonie, en classe verte, ou comme support pédagogique pour un accompagnateur, le jeu trouve naturellement sa place. On situe assez bien l'intérêt du jeu notamment dans des contextes familiaux ou intergénérationnels. Il faut reconnaître cette réussite.
La structure ludique repose largement sur un système de questions-réponses ponctué de cartes-situations. Un schéma qui a fait ses preuves dans les années 80-90, mais qui montre aujourd'hui ses limites. Il n'y a peu d'interaction entre les joueurs, peu de décisions véritables, et le hasard du tirage des cartes pèse considérablement sur l'issue de la partie. On avance, on répond, on attend son tour. La progression "montée puis descente" promet un arc narratif, mais en pratique elle rallonge surtout la partie sans renouveler le rythme. Les cases spéciales comme la fontaine ou le glacier cassent la fluidité instinctive du mécanisme type jeu de l'oie : on doit régulièrement rouvrir le livret de règles pour vérifier l'effet, ce qui hache le rythme.
Les questions couvrent un spectre très large : de l'évidence ("qui hiberne six mois dans son terrier ?", la marmotte) à l'anecdote pointue (le nombre exact de sommets de plus de 4 000 mètres dans l'arc alpin, ou la distinction entre une crevasse et une rimaye). Les paliers intermédiaires sont moins représentés.
Dans un groupe hétérogène comme le nôtre, cela se ressent : les pratiquants confirmés enchaînent les bonnes réponses sans trop d'efforts, tandis qu'un débutant peut tomber sur une carte hors de portée et avoir le sentiment de jouer à la loterie. Le tirage finit par peser autant que la connaissance, ce qui atténue la dimension d'apprentissage : on retient surtout ce qu'on découvre sur le coup, plutôt qu'on ne progresse d'une partie à l'autre.
C'est, à mon sens, le point d'amélioration le plus sérieux pour une seconde édition, et il est de fond. Beaucoup de questions sont formulées de manière binaire ou tranchée, alors qu'elles porteraient un vrai potentiel pédagogique si elles ouvraient la discussion.
La peau de banane. Une carte-situation pénalise (ou valorise) le randonneur sans distinction sur ses déchets biodégradables. La question mérite franchement le débat : temps de dégradation très variable selon le déchet (un trognon de pomme et une peau d'orange ne jouent pas dans la même catégorie), accoutumance de la faune sur les sites fréquentés, saisons et altitudes, et même cette ironie qu'un déchet biodégradable rapporté en vallée finit souvent à l'incinérateur plutôt que de composter en milieu naturel. Imposer une réponse unique, c'est passer à côté de toute la richesse de la réflexion.
Les chaussures montantes. Sur une question type faut-il privilégier les chaussures montantes pour tenir la cheville ?, la réponse tranchée du jeu efface tout un débat contemporain : la littérature biomécanique récente, l'essor du trail et de l'ultralight, et l'idée que la cheville musclée vaut souvent mieux que la cheville maintenue artificiellement. À titre personnel, je continue de recommander les hautes pour qui n'a pas l'habitude des terrains variés (pierriers, pentes, dévers), mais c'est précisément le genre de nuance qu'un jeu pédagogique gagnerait à valoriser.
L'orage en montagne. Une question type faut-il toujours faire demi-tour en cas d'orage ? appelle une réponse "oui" qui peut s'avérer trompeuse, voire dangereuse. La bonne réaction dépend totalement du contexte : où l'on se trouve, à quelle distance du refuge le plus proche, sur quelle topographie. Enseigner une règle absolue, c'est risquer de produire de mauvais réflexes le jour où la situation réelle ne colle pas au manuel.
La fausse précision botanique. Une question opposant la gentiane jaune (médicinale) et le vératre blanc (toxique) en demandant lequel est dangereux passe à côté de la vraie compétence : savoir les distinguer sur le terrain (feuilles opposées ou alternes, port général, période de floraison). On évalue de la mémoire, pas de la prudence.
L'orientation en milieu enneigé. L'une des réponses suggérait, en substance, que la neige modifie suffisamment les reliefs pour désorienter le randonneur vis-à-vis de sa carte. Affirmation discutable : en quinze ans de pratique de l'arc alpin jusqu'aux Lofoten, je n'ai jamais vu les reliefs modifié au point de me désorienter à cause du manteau neigeux. La neige adoucit les formes, elle masque certains détails, mais les lignes structurantes du paysage (crêtes, vallées, cols, sommets) restent parfaitement lisibles. C'est exactement le type de question où une formulation trop affirmative apprend une fausse intuition.
Les cartes "Rejouez" et "Passez un tour" récompensent ou pénalisent des comportements types : avoir prévenu un proche, emporté une polaire, fait demi-tour devant un orage côté positif ; avoir cueilli des fleurs, jeté un mégot, allumé un feu côté négatif.
Sur le fond, ces messages sont globalement justes et utiles, surtout auprès d'un public jeune ou peu initié. Pour un public adulte déjà sensibilisé, leur accumulation peut donner un côté un peu scolaire à la partie. On aurait aimé voir affleurer plus souvent la nuance que la montagne enseigne d'abord : tous les bivouacs ne se valent pas, tous les déchets ne se valent pas, tous les orages ne se valent pas. C'est précisément ce qui pourrait faire passer le jeu du registre de la règle à celui du jugement.
Rando au Pic des Neiges trouve clairement son public :
Pour un groupe d'adultes hétérogène comme le nôtre, ou pour des joueurs habitués au paysage ludique contemporain, il manque un petit grain de sel : un peu plus d'interaction dans la mécanique, ou une tournure des questions qui invite davantage au débat. Avec ces quelques touches, le jeu pourrait vraiment trouver sa place autour d'une table d'adultes.
Plutôt que d'enterrer le jeu, voici les pistes qu'on aimerait voir explorées dans une prochaine version. Elles tiennent toutes en quelques choix d'édition, sans bouleverser l'objet.
Rando au Pic des Neiges est un premier opus généreux, porté par une vraie passion pour la montagne et un soin évident apporté à la fabrication. Il remplit déjà bien son office auprès du public auquel il s'adresse en priorité, et l'on sent qu'il peut encore grandir.
Les pistes évoquées plus haut, plus d'interaction, des questions étagées, davantage de place laissée au débat, sont autant de directions qu'une seconde édition pourrait explorer pour élargir le cercle des joueurs et faire encore mieux ressortir la richesse du sujet. La montagne, on le sait, s'apprend autant par la règle que par le doute et l'observation : Rando au Pic des Neiges a déjà planté la première graine.
La meilleure école de la montagne reste encore d'y aller. Si l'envie vous prend de prolonger la partie sur le terrain, jetez un œil à notre initiation bivouac en famille, notre stage bivouac / neige ou à nos prochains départs.