
La question revient à chaque inscription sur le Tour du Mont-Blanc, et elle est presque toujours posée de la même façon : est-ce qu'il y a un chemin étroit avec le ravin juste à côté, et qu'est-ce qui se passe si je me fige au milieu.
La réponse honnête tient en deux phrases. Sur les quelque 170 kilomètres du circuit, il y a trois endroits où le vide se voit vraiment, et ils tiennent ensemble dans moins d'une heure de marche. Les trois se contournent, dont un par un sentier balisé dont la trace est plus bas dans cet article.
Accompagnatrices et accompagnateurs en montagne, on passe ces endroits plusieurs fois par saison, souvent avec quelqu'un dans le groupe que le vide inquiète. Cet article dit où ils sont, à quoi ils ressemblent exactement, ce qui les rend plus durs certains jours, et comment les éviter sans rien perdre du tour.
En montagne, un passage « exposé » peut vouloir dire deux choses sans rapport l'une avec l'autre. Exposé au vide, c'est une chute possible. Exposé aux éléments, c'est une croupe sans abri où l'orage vous trouve.
Le TMB est beaucoup exposé au second sens et très peu au premier. Le Grand Col Ferret (2 537 m), le col de la Seigne (2 516 m), le col de la Croix du Bonhomme (2 479 m) et le col des Fours (2 665 m) sont tous décrits comme exposés, et ils le sont : au vent, au froid, aux orages de l'après-midi. Aucun des quatre n'a de vide à côté du sentier. Ce sont de larges cols herbeux ou caillouteux, où la difficulté est de ne pas s'y trouver au mauvais moment.
Cette distinction règle à elle seule la question sur la grande majorité du parcours. Le TMB est un sentier de randonnée large et bien tracé sur plus de 95 % de son parcours, avec des pentes sous le pied mais rien qui ressemble à une vire au-dessus du vide.
Reste le pourcentage restant, et c'est de lui qu'on parle maintenant.
C'est le passage dont tout le monde parle, et le seul équipement fixe du tracé classique. Il se situe sur l'étape 10, de Trè-le-Champ au refuge de la Flégère, après environ une heure et demie de montée en forêt depuis Trè-le-Champ (1 400 m).
Onze échelles métalliques successives franchissent une barre rocheuse, suivies d'une cheminée équipée de marche-pieds. Comptez 30 à 45 minutes du premier barreau à la Tête-aux-Vents (2 132 m).
Trois choses comptent, et elles rassurent plus qu'elles n'inquiètent. Ce ne sont pas onze échelles à la suite : ce sont des tronçons courts, séparés par du sentier normal, des rampes et quelques marches. La plupart font moins d'une minute, une seule est nettement plus haute, autour de huit mètres. Et surtout, les échelles sont inclinées contre la paroi, pas verticales, avec des barreaux bien espacés et des mains courantes.
Sur une échelle, on fait face à la roche. Les mains sont occupées, les prises sont sûres, le regard porte sur le barreau suivant à trente centimètres. Beaucoup de gens qui redoutent le vide passent ces échelles sans difficulté, parce que la position ne donne justement pas accès au vide. Ce qui fait peur ici, c'est souvent le dispositif plus que l'exposition réelle.
Un point pratique que personne ne pense à demander : il n'y a ni baudrier, ni longe, ni point d'assurage. Ce n'est pas une via ferrata, ce sont des barreaux scellés. Les gens arrivent parfois en s'attendant à s'encorder et découvrent qu'il n'y a rien à quoi se clipper. Autant le savoir la veille.
C'est le passage dont on parle le moins et qui bloque le plus.
Au-dessus des échelles, un court tronçon de deux mètres oblige à longer la falaise sur la tranche d'une écaille rocheuse, avec une cinquantaine de mètres de vide sous soi. Le passage est équipé et le pied est large. Mais on n'est plus face à la roche : on est de profil, au-dessus du vide, sans prise haute devant les yeux.
C'est une autre peur. Sur l'échelle, le corps sait quoi faire. Sur la vire, il n'a rien à tenir devant lui et le regard tombe naturellement là où il ne faut pas. Dans notre expérience, quand quelqu'un se fige dans ce secteur, c'est presque toujours ici, et pas dans les échelles qu'il redoutait depuis trois jours.
Deux gestes changent tout à cet endroit : garder une main sur le câble et fixer le point où l'on va poser le pied, pas le sol cinquante mètres plus bas. C'est court. En dix secondes, c'est derrière.
Voilà l'angle mort du sujet. Beaucoup de gens préparent les échelles de Trè-le-Champ, les passent, se félicitent, et tombent le lendemain sur deux autres échelles qu'ils n'avaient pas vues venir.
Sur l'étape 11, de la Flégère aux Houches, la montée au Brévent franchit un éperon rocheux équipé de deux échelles métalliques de 8 et 9 barreaux, vers 2 400 m, juste après le col du Brévent (2 368 m). Une main courante permet de sortir de la zone. C'est bien plus court que Trè-le-Champ et moins impressionnant, mais le terrain autour est un dédale de roches acérées où le balisage se suit attentivement.
Ce passage a une particularité : il tombe le dernier jour, sur des jambes de dix jours de marche, et souvent après un col venteux. La fatigue pèse plus lourd ici que le vide.
On la classe souvent parmi les passages vertigineux du TMB, et ce n'est pas tout à fait juste. La passerelle suspendue au-dessus du torrent de Bionnassay se trouve sur la variante du col du Tricot, donc hors tracé principal, et elle est robuste, large, avec des garde-corps de part et d'autre.
Elle bouge sous les pas et le torrent gronde en dessous, ce qui suffit à faire accélérer beaucoup de monde. Mais il n'y a rien à franchir : on marche, on tient les câbles, c'est fini en vingt secondes. Et si elle vous ennuie, l'itinéraire classique par le col de Voza l'évite complètement, sans rien perdre d'essentiel.
La descente du col du Tricot, en revanche, est raide et caillouteuse. C'est un vrai point d'attention de cette variante, plus que la passerelle qui lui fait de l'ombre.
Un sentier balisé évite entièrement la barre rocheuse. Il part du col des Montets, à une quinzaine de minutes au-dessus de Trè-le-Champ, passe devant le chalet d'accueil de la Réserve naturelle des Aiguilles Rouges, et monte par le vallon sans un seul équipement fixe.
Il ajoute 2 km et 85 mètres de dénivelé positif, soit environ une quarantaine de minutes de marche en plus. C'est tout. Le dénivelé est presque identique parce que les deux itinéraires visent le même point : les échelles montent plus raide, le contournement monte plus longtemps.
Le détail qui compte le plus, et qui rassure les gens dès qu'on le leur dit : ce sentier rejoint le TMB au cairn de la Tête-aux-Vents (2 132 m), exactement là où se termine la section des échelles, donc en amont de l'embranchement du Lac Blanc. Renoncer aux échelles ne vous prive pas du Lac Blanc, ni d'un mètre de la suite du tour. Vous ne perdez que la barre rocheuse.
Deux choses à savoir avant de vous décider.
Décidez avant de quitter Trè-le-Champ. C'est le conseil le plus utile de toute cette page. Les deux itinéraires divergent en bas, pas en haut. Si vous montez vers les échelles et que vous vous arrêtez au pied de la première, il faut redescendre tout ce que vous avez monté et remonter au col des Montets, ce qui coûte une heure et beaucoup de moral. Choisir la veille au soir, au refuge, ne coûte rien.
Le contournement n'est pas plat pour autant. Il n'a aucun équipement fixe et aucun passage au-dessus du vide, c'est vrai. Mais c'est un sentier de montagne, avec de la pente sous le pied et des vues plongeantes sur la vallée. Les personnes que la seule perception du vide met mal à l'aise, indépendamment de tout danger réel, y trouveront quand même des moments où il faut prendre sur soi. Dire le contraire serait vous envoyer dans le mur une deuxième fois.
Oui, entièrement, et sans transport mécanique si vous n'en voulez pas.
Il suffit de trois choix, aux trois seuls endroits où la question se pose :
Le reste du circuit se déroule sur du sentier de randonnée large. Vous gardez le col de la Seigne, le Grand Col Ferret, les balcons du Val Ferret italien, le Lac Blanc, la traversée des Aiguilles Rouges. Autrement dit, vous gardez le tour.
Et si vous vouliez prendre des variantes d'altitude, sachez que la Fenêtre d'Arpette n'est pas un problème de vertige mais un problème de pierrier : blocs instables, sentier discret, pas de vide. Elle se contourne par Bovine, mais pour d'autres raisons que la peur du vide. Le comparatif des onze variantes est dans notre article sur les variantes du Tour du Mont-Blanc.
Le même passage n'a pas la même tête d'un jour à l'autre. Ces facteurs-là comptent autant que le terrain.
La pluie. Les barreaux métalliques mouillés glissent, et les mains trempées serrent moins bien. S'il a plu dans la nuit, laissez sécher une heure ou prenez le contournement. C'est le seul facteur qui change une difficulté psychologique en risque réel.
Le début de saison. Avant la mi-juillet, un reste de neige sur l'approche et du givre matinal sur les barreaux à l'ombre peuvent rendre le passage plus délicat. Ça se dissipe dans la journée : au moindre doute au réveil, on laisse le soleil tourner une heure, ou l'on prend le contournement, qui n'a aucun barreau susceptible de geler.
Le brouillard, qui aide. Sensation contre-intuitive, mais bien réelle : quand on ne voit pas le fond, la peur du vide diminue nettement. Plus d'un passage difficile s'est bien déroulé parce que le plafond était bas. En revanche, le brouillard complique le balisage au Brévent.
La file d'attente. En juillet et en août, l'affluence des randonneurs à la journée qui montent au Lac Blanc crée des attentes qui peuvent atteindre trois quarts d'heure au pied de la plus haute échelle. Pour quelqu'un que le vide inquiète, c'est le vrai facteur aggravant : être engagé sur les barreaux avec une personne juste derrière, sans pouvoir ralentir ni reculer. Partir tôt règle le problème, et passer en premier du groupe aussi : personne derrière vous, et tout le temps qu'il vous faut.
Le sac. Quinze kilos changent l'équilibre sur une échelle, surtout un sac haut et mal serré. Sanglez la ceinture, resserrez les bretelles, et rangez les bâtons avant d'arriver au pied du passage : deux mains libres ne se négocient pas.
La fatigue. Elle amplifie le vertige, et c'est pour cette raison que les échelles du Brévent, courtes et faciles, posent parfois plus de problèmes que celles de Trè-le-Champ. La veille d'un passage que vous redoutez, une nuit correcte vaut mieux qu'une étape supplémentaire.
Se figer sur un passage n'a rien d'exceptionnel et ne dit rien de votre niveau. Ça arrive à des gens qui marchent depuis vingt ans. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait dans les trois minutes qui suivent.
Pour la personne concernée. Arrêtez de regarder loin, ramenez le regard sur vos mains et vos pieds, et respirez lentement en soufflant plus longtemps que vous n'inspirez. Le corps se calme avant la tête. Avancez ensuite d'un point précis au point précis suivant, sans regarder le reste. Beaucoup de gens décrivent la même chose après coup : le passage a duré cinq minutes, l'énergie mentale dépensée a duré deux heures. Prévoyez d'être vidé après, et ne calez pas une grosse étape derrière.
Pour la personne qui accompagne. Placez-vous devant, pas derrière : montrer où poser le pied aide, pousser ne sert à rien. Parlez de la prise suivante, pas du vide, et surtout pas du fait qu'il n'y a rien à craindre. La phrase « mais c'est facile » est la moins utile de toutes, parce qu'elle ajoute de la honte à la peur. Une main tendue au bon moment résout souvent ce que dix minutes d'argumentation n'auraient pas résolu.
Et si ça ne passe pas. Faire demi-tour est une décision de montagne comme une autre. Sur le TMB elle coûte, à cet endroit précis, une heure et deux kilomètres. C'est peu. Ce qui coûte cher, c'est de forcer quelqu'un qui a peur : la panique sur un passage équipé est le vrai danger, bien plus que le passage lui-même.
Dans nos groupes, ce sujet se règle en général au dîner de la veille, tranquillement, sans que ça devienne l'affaire de tout le monde. C'est aussi ce qu'on cherche à faire en accompagnant : que la question soit posée avant, et pas au pied de l'échelle.
Le TMB se parcourt très majoritairement dans le sens antihoraire, et c'est une bonne nouvelle : dans ce sens, on monte les échelles de Trè-le-Champ.
En sens horaire, on les descend. Ce n'est pas le même exercice. En descente, le regard porte vers le bas, le pied cherche le barreau suivant sans le voir, et le sac tire vers l'arrière. Pour quelqu'un que le vide inquiète, monter est nettement plus confortable que descendre.
Si vous tenez au sens horaire pour d'autres raisons, le contournement par le col des Montets fonctionne aussi bien dans ce sens, et c'est probablement le choix à faire par défaut.
Oui, et sans rien retirer d'essentiel au parcours. Sur les quelque 170 km du tour, il y a trois endroits où le vide se voit : les échelles de Trè-le-Champ et la vire qui les suit (étape 10), les deux échelles du col du Brévent (étape 11), et la passerelle de Bionnassay si vous prenez la variante du col du Tricot. Les trois se contournent par des sentiers balisés, pour un surcoût total d'environ 40 minutes et 2 km. Tout le reste du circuit est du sentier de randonnée large, sans passage au-dessus du vide.
En partant du col des Montets, à un quart d'heure au-dessus de Trè-le-Champ, par le sentier qui passe devant le chalet d'accueil de la Réserve naturelle des Aiguilles Rouges. Mesuré sur notre trace, ce contournement ajoute 2,1 km et 85 m de dénivelé, soit environ 40 minutes. Il rejoint le TMB au cairn de la Tête-aux-Vents (2 132 m), en amont de l'embranchement du Lac Blanc : vous gardez donc le lac et la totalité de la suite de l'étape. Décidez avant de quitter Trè-le-Champ, car les deux itinéraires divergent en bas.
Non. Elles sont métalliques, scellées dans le rocher, inclinées contre la paroi plutôt que verticales, et inspectées chaque début de saison. Il n'y a ni baudrier ni point d'assurage : ce ne sont pas des via ferrata, ce sont des barreaux que l'on monte à mains nues. Le seul facteur qui les rend réellement glissantes est la pluie. Par temps sec, la difficulté est psychologique et non technique, ce qui ne veut pas dire qu'elle est petite.
De 30 à 45 minutes entre le premier barreau et la Tête-aux-Vents, en comptant la cheminée équipée et la vire qui suivent. Ce ne sont pas onze échelles d'affilée : ce sont des tronçons courts, séparés par du sentier normal et quelques rampes, dont la plupart se montent en moins d'une minute. En juillet et en août, l'attente au pied de la plus haute échelle peut ajouter jusqu'à trois quarts d'heure. Partir tôt de Trè-le-Champ résout ce point.
Monter, nettement. En sens antihoraire, qui est le sens habituel du TMB, on monte les échelles de Trè-le-Champ : le regard porte sur le barreau suivant, les mains travaillent devant soi et le sac plaque contre la paroi. En sens horaire, on les descend, le pied cherche le barreau sans le voir et le sac tire vers l'arrière. Si vous appréhendez ce passage et que vous tenez au sens horaire, prenez le contournement par le col des Montets.
Ce n'est pas indispensable, le contournement étant balisé et facile à trouver seul. Ce qu'un accompagnement change vraiment, c'est la décision et le moment du passage : choisir la veille plutôt qu'au pied de l'échelle, partir assez tôt pour éviter la file d'attente, passer en tête du groupe, et avoir quelqu'un devant soi qui montre où poser le pied. Plusieurs personnes nous ont dit après coup que le fait de ne pas avoir à décider seules avait compté plus que le reste.