
Avant d'être un loisir de montagne, la raquette à neige était une question de survie. Cet objet que l'on clippe en quelques secondes sous ses chaussures avant une balade hivernale porte en lui des millénaires d'ingéniosité humaine. Des steppes d'Asie centrale aux forêts nord-américaines, des guerres coloniales aux premiers pas sur les alpages enneigés du Dauphiné : la raquette a traversé les continents et les époques.
Cet article retrace l'histoire de cet accessoire qui nous accompagne chaque hiver sur les sentiers de raquette des Hautes-Alpes.





Il est impossible de dater précisément l'apparition des premières raquettes. Les historiens situent leur invention entre 4 000 et 6 000 ans avant notre ère, quelque part en Asie centrale. La plus ancienne raquette conservée a été retrouvée dans les Dolomites italiennes et datée entre 3 800 et 3 700 avant J.-C. L'archéologue Jacqui Wood a également émis l'hypothèse que certains éléments de l'équipement d'Ötzi, la momie chalcolithique découverte dans les Alpes du Tyrol, pouvaient être des composants de raquettes. Le géographe grec Strabon rapportait de son côté que les habitants du Caucase attachaient des surfaces plates de cuir sous leurs pieds pour marcher sur la neige, et que les Arméniens utilisaient des plateformes rondes en bois. Le principe est aussi simple que redoutable d'efficacité : augmenter la surface portante sous les pieds pour ne pas s'enfoncer à chaque pas.
Ces premières raquettes primitives ont joué un rôle déterminant dans l'histoire des migrations humaines. Des peuples venus d'Asie Centrale, de Mongolie et des steppes sibériennes ont pu traverser le détroit de Béring, alors une bande de terre émergée reliant l'Asie à l'Amérique, en partie grâce à ces plateformes rudimentaires fixées sous les pieds. Sans elles, progresser dans la neige profonde avec du matériel de chasse et des provisions aurait été considérablement plus difficile.
Une fois installées sur le continent américain, les différentes tribus amérindiennes ont perfectionné l'outil en l'adaptant à leur environnement : forêts denses de l'Est, grandes plaines enneigées du centre, toundra arctique du Grand Nord. La raquette est devenue un instrument indispensable pour la chasse, les déplacements quotidiens et même la guerre.
Au fait, pourquoi dit-on « raquette » ? Le mot vient des colons français en Nouvelle-France, au début du XVIIe siècle. En découvrant les « souliers de neige » des Hurons, ils les ont baptisées « raquettes » par ressemblance avec la « rachète », l'instrument utilisé pour jouer au jeu de paume en Europe.
Au fil des siècles, chaque peuple a façonné un modèle adapté à son terrain. On distingue trois grandes familles, mais la réalité était bien plus variée :
La construction traditionnelle suivait un savoir-faire précis : un cadre en bois de frêne, cintré à la vapeur pour lui donner sa forme courbe, était ensuite lacé avec de la babiche, des lanières de peau de cerf ou d'orignal finement tressées. Le système de fixation reposait sur un « maître-brin », un point de pivot central qui permettait au pied de basculer naturellement à chaque pas, offrant une marche fluide malgré l'encombrement de la raquette.





C'est par la voie militaire que la raquette traverse l'Atlantique. Au XVIe siècle, les premiers colons français en Nouvelle-France découvrent les raquettes utilisées par les Hurons et d'autres peuples autochtones. En 1608, Samuel de Champlain décrit dans ses chroniques ces « sortes de raquettes, deux ou trois fois plus grandes que celles de France », qu'il observe chez les peuples autochtones de la vallée du Saint-Laurent. Rapidement, l'intérêt stratégique de l'objet saute aux yeux des commandants militaires.
Dès le début du XVIIe siècle, les raquettes entrent dans l'équipement militaire français. Elles permettent des raids hivernaux contre les établissements anglais, à une période où l'ennemi, moins familier de cet outil, restait souvent bloqué par la neige. En 1690, après le raid français sur Schenectady (dans l'actuel État de New York), les Britanniques lancent une poursuite en raquettes sur près de 80 km dans la neige. En 1758, la « Battle on Snowshoes » se déroule dans plus d'un mètre de neige près du lac George, dans les Adirondacks : les deux camps combattent en raquettes, preuve que l'outil était devenu un équipement militaire standard des deux côtés du conflit. L'armée n'a d'ailleurs jamais complètement abandonné leur utilisation.
En 1840, le Montreal Snowshoe Club est fondé : c'est le premier club sportif dédié à la raquette. La pratique devient un loisir mondain dans la bourgeoisie canadienne, avec des courses et des randonnées organisées. Dans les décennies suivantes, une vingtaine de clubs se créent (Le Canadien, Le Huron, Frontenac...), jusqu'à la fondation de l'Union Canadienne de Raquette en 1907, qui fédère 25 clubs affiliés. C'est la première organisation sportive structurée autour de la raquette.
Le tournant pour l'usage civil en France porte un nom : Henri Duhamel. En 1878, ce Grenoblois visionnaire rapporte des raquettes canadiennes dans ses bagages et les utilise dans les Alpes françaises. Il est aujourd'hui considéré comme le pionnier du loisir en raquettes en France, et, fait peu connu, il a également contribué à l'introduction du ski dans les Alpes.
En 1906, la raquette à neige fait son entrée dans le catalogue Manufrance : c'est la première commercialisation à grande échelle en France. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des artisans alpins développent de petits modèles adaptés aux conditions locales : les « cercles » et les « haricots », plus compacts que les raquettes canadiennes, mieux adaptés aux pentes raides et aux terrains techniques des massifs alpins. Ce sont les ancêtres directs des raquettes qu'on utilise aujourd'hui dans le Vercors ou les Écrins.
Pendant près d'un siècle après Duhamel, la raquette reste un objet artisanal, en bois et en cuir, relativement confidentiel. Aux États-Unis, le fabricant du Vermont Tubbs lance dans les années 1950 la « Green Mountain Bearpaw », une raquette plus courte et plus étroite que les modèles traditionnels, qui préfigure les formes modernes. Mais le vrai tournant arrive en 1975, quand Jacques Baldas, artisan décolleteur dans la vallée de l'Arve, crée la première raquette moderne en cadre aluminium. Plus légère, plus résistante, imperméable, elle rend obsolètes les modèles en bois et babiche en quelques saisons.
Les années 1980 voient l'éclosion d'une petite industrie française autour de l'objet. En 1980, Jean-Claude Bibollet développe un modèle commercial dans la région de Thônes-La Clusaz, avec l'appui de Louis Ours pour la commercialisation. En 1981, la première course compétitive en raquettes a lieu en France, signe que l'activité commence à dépasser le cadre de la simple balade.
En 1983, Gilles Baba et Jean-Marc Lamory réalisent la première traversée du Chablais en raquettes, un exploit qui contribue à faire connaître les possibilités de la randonnée hivernale sur de longues distances, comme les séjours raquettes de plusieurs jours qu'on propose aujourd'hui.
L'année 1986 est un millésime. Philippe Galay reprend et améliore les modèles Bibollet pour fonder TSL (Thônes Sports Loisirs), qui deviendra le leader du marché français. La même année, Gérard Ramboz crée Folly's, avec un design moderne et esthétique qui brise l'image archaïque de la raquette et attire un public plus large.
Aujourd'hui, le marché compte plusieurs marques reconnues : TSL (toujours fabriquée en France), MSR, Tubbs, Atlas ou encore Inook. Les matériaux ont évolué vers le plastique technique et le carbone, les fixations se règlent en quelques secondes, et les crampons intégrés permettent d'affronter des terrains que les raquettes en babiche n'auraient jamais pu aborder. Pour ceux qui ne souhaitent pas investir, la location de raquettes est aujourd'hui proposée dans la plupart des stations et villages de montagne.
Parallèlement à la randonnée, la raquette à neige a développé son versant compétitif. Aux États-Unis, la United States Snowshoe Association (USSF) est fondée dès 1977 à Corinth (New York), une petite ville qui se revendique « capitale mondiale de la raquette ». La première course en raquettes en France date de 1981. C'est surtout à partir des années 2000 que la discipline se structure à l'échelle internationale : la World Snowshoe Federation (anciennement WSSA) organise depuis 2007 des championnats du monde annuels, avec des épreuves sur des distances allant du sprint de 100 m au 100 km (le « Iditashoe »), en passant par des courses de haies sur neige.
Le Franco-Canadien David Le Porho, marathonien de haut niveau installé à Montréal, illustre bien cette convergence entre course à pied et raquettes. En 2011, il remporte le World Snowshoe Invitational à Myōkō au Japon sur 15 km, puis le championnat du monde de raquette 2012 à Montmorency (Québec) sur 10 km, devant l'Américain Eric Hartmark et le Français Stéphane Ricard. La même année, il fonde le Club Raquettes Montréal pour développer la pratique compétitive.
En France, la Fédération Française d'Athlétisme intègre la course en raquettes parmi ses disciplines hors stade, et des championnats de France sont organisés chaque hiver. Les courses se déroulent généralement entre 1 200 et 2 000 m d'altitude, sur des parcours damés ou en neige profonde, avec des dénivelés qui ajoutent une difficulté supplémentaire par rapport à la course sur route.





De pratique marginale dans les années 1970, la raquette à neige s'est progressivement démocratisée dans les années 1990-2000. En Amérique du Nord, un facteur inattendu a contribué à cette résurgence : les snowboarders, alors interdits dans de nombreuses stations de ski, ont adopté la raquette pour accéder aux pentes de hors-piste. Accessible dès 4-5 ans, praticable en famille à la journée ou en itinérance sur plusieurs jours, elle ne demande ni remontée mécanique, ni forfait, ni apprentissage technique poussé. On peut même combiner raquette et nuit en refuge pour prolonger l'aventure, ou tenter une sortie nocturne en raquettes pour découvrir la montagne sous un autre angle.
Les hivers 2020 et 2021 ont accéléré le mouvement : avec la fermeture des remontées mécaniques liée au Covid, des milliers de nouveaux pratiquants ont découvert la raquette comme alternative au ski. La fréquentation des sentiers hivernaux a bondi, et beaucoup ont continué depuis. La raquette est aujourd'hui l'activité hivernale de plein air qui connaît la plus forte progression en France.
Un avantage des raquettes modernes, rarement mentionné : elles ont quasiment éliminé le « mal de raquette » (mal de raquette), cette pathologie douloureuse des pieds et des chevilles que les voyageurs canadiens connaissaient bien. La démarche écartée qu'imposaient les larges raquettes traditionnelles provoquait des inflammations sérieuses après plusieurs jours de marche. Les raquettes actuelles, plus étroites, permettent une foulée quasi naturelle.
Chez Altimood, on chausse des raquettes dans le Champsaur de décembre à avril. On apprécie cette activité pour sa simplicité : un manteau neigeux, une paire de raquettes, et les sentiers d'été se prolongent en hiver. Pour débuter la raquette à neige, il suffit de savoir marcher.
Il n'y a pas un inventeur unique. Les historiens situent l'apparition des premières raquettes entre 4 000 et 6 000 ans avant notre ère, en Asie centrale. Des populations confrontées à la neige profonde ont eu, indépendamment les unes des autres, l'idée d'augmenter la surface de portance sous leurs pieds. Les tribus amérindiennes (Hurons, Algonquins, Athabascans) ont ensuite perfectionné l'outil en développant des modèles adaptés à chaque type de terrain. Le mot « raquette » vient des colons français en Nouvelle-France, qui trouvaient une ressemblance avec la « rachète » du jeu de paume.
L'usage militaire remonte au XVIIe siècle, via les colonies françaises en Nouvelle-France. Les soldats français ont adopté les raquettes pour mener des raids hivernaux. En 1840, le Montreal Snowshoe Club fonde le premier club sportif dédié, et la raquette devient un loisir au Canada. En France, l'usage de loisir en montagne commence en 1878, quand Henri Duhamel rapporte des raquettes canadiennes et les utilise dans les Alpes françaises. En 1906, elle entre dans le catalogue Manufrance. La pratique sportive et commerciale se développe véritablement à partir des années 1975-1986 avec les innovations de Baldas, Bibollet et TSL.
Le mal de raquette est une pathologie des pieds et des chevilles liée à la marche prolongée en raquettes traditionnelles. Les larges cadres en bois imposaient une démarche écartée (la « straddle gait ») qui provoquait des inflammations tendineuses, parfois invalidantes après plusieurs jours. Les voyageurs et coureurs des bois canadiens en souffraient régulièrement. Les raquettes modernes, beaucoup plus étroites, ont quasiment éliminé le problème en permettant une foulée proche de la marche normale.
Les raquettes traditionnelles étaient fabriquées avec un cadre en bois de frêne cintré à la vapeur, lacé de babiche (lanières de peau de cerf ou d'orignal). Les fixations étaient artisanales, souvent de simples lanières de cuir. Les raquettes modernes utilisent l'aluminium, le plastique technique ou le carbone. Elles sont équipées de fixations à serrage rapide, de crampons intégrés en acier pour la neige dure, et de cales de montée pour les pentes. Le gain en poids, en résistance et en polyvalence est considérable.